Le paradis du germaphobe

Article de Michael Czobit, Editeur du Magazine ChildView, de World Vision Canada, en visite au Sénégal au début de l’année - Photographies de Paul Bettings

Dans la commune de Paroumba, l’hygiène fait partie de l’accueil.

Je suis quelque peu germaphobe. Et par « quelque peu », j’entends le type de personne qui a toujours dans sa poche un flacon de désinfectant pour les mains tout en gardant une grande bouteille sur son bureau. Je n’en suis pas trop fier, mais pour moi la guerre contre les germes microbiens a tout son sens.

Ainsi, voici ce qui s’est passé quand mon photographe, Paul, et moi sommes arrivés dans un village de la commune de Paroumba au Sénégal, où il m’a semblé que les gens avaient le même état d’esprit que moi quant aux germes.

Les habitants du village chantent et dansent, caractéristiques d’un chaleureux accueil sénégalais. Je me sens un peu gêné – tout cela rien que pour moi ? C’est trop gentil. Après quoi je m’attends à la séance des poignées de mains. Beaucoup de mains. Une main ensuite une autre et puis une autre. En moins de deux jours ici, nous avons visité plusieurs villages et avons déjà serré la main à pas moins de 50 personnes. A chaque fois elles sont différentes. Certaines sont solides, d’autres sont molles. Certaines froides, d’autres chaudes. Certaines sèches, d’autres moites. Certaines douces, d’autres rêches. Pour un germaphobe, serrer la main des gens est la chose la plus difficile. Je n’arrête pas de penser au désinfectant qui se trouve dans ma poche. 

Mais dans ce village, les gens ne veulent pas serrer la main. Du moins pas pour l’instant. Ils sont tous conscients des germes qui couvrent mes mains comme un gant invisible. Ils nous indiquent, à Paul et moi, l’endroit où l’on se lave les mains et donnent à Paul un morceau de savon. C’est lui qui commence. Pendant ce temps, je regarde toutes les personnes venues nous accueillir. L’enthousiasme de leur accueil donne l’impression d’un retour à la maison.

Après m’être lavé les mains, je sers la main à beaucoup de gens du village. Je n’ai plus peur : ces gens se préoccupent de leur hygiène. Ils savent que le moyen le plus facile pour prévenir la transmission des germes et des maladies est de se laver les mains, parmi tant d’autres habitudes simples et efficaces. Mais comment l’ont-ils appris ? Qui leur a dit ?

Elle s’appelle Rouguiyatou. Elle a 17 ans et est parrainée par un Canadien. Avant de lui parler, Paul et moi avons rencontré son père, Bouly, l’imam du village, ainsi que quelques autres anciens du village. Nous leur avons tous serré la main. Bouly déclare que sa famille est  « tellement heureuse du parrainage. » Un des directeurs d’école du village, Waly, d’ajouter : « World Vision est un partenaire spécial. »

C’est important, je sais que les parrainages réussissent lorsque les Canadiens trouvent des partenaires motivés. Et Rouguiyatou en est une. En 2015, elle faisait partie des adolescents de sa communauté qui ont encouragé la participation des enfants à travers leur engagement dans les gouvernements scolaires, les conseils municipaux et les associations de protection des enfants. Dans une enquête, les enfants de la communauté ont déclaré qu’aujourd’hui, ils sont plus engagés dans les prises de décisions qui concernent leur vie qu’il y a de cela six ans ; le pourcentage d’enfants engagés est passé de 27 à 81%. Selon cette même enquête, les enfants « sont devenus de vrais acteurs du changement ».

Un moyen par lequel ils y sont parvenus, c’est en devenant « des pairs éducateurs » comme Rouguiyatou. Nous sommes assis avec elle, mon interprète et moi, bien à l’ombre dans la petite arrière-cour familiale, par une chaude journée de janvier.Elle a un frère et une sœur, et ses parents cultivent du riz, du maïs, du coton et des arachides.

Rouguiyatou était à l’école plus tôt dans la journée pour étudier le français, l’histoire et la géographie. Elle est en classe de troisième au collège. « Je fais du mieux que je peux pour réussir et aller au lycée, » dit-elle, avant d’ajouter qu’elle veut devenir sage-femmequand elle aura fini ses études. Elle a déjà réglé le problème de l’hygiène. Rouguiyatou a suivi une formation avec World Vision où elle a appris des comportements sains, et comment fabriquer des postes de lavage des mains ou des « tippy-tap », pièges pour les mouches fabriqués avec une bouteille.

Avant de suivre la formation sur la santé, Rouguiyatou a suivi une formation sur le leadership, avec des cours sur comment dispenser la formation à d’autres. Avec ces compétences en main, elle a commencé à éduquer les gens de son village sur les bonnes pratiques d’hygiène, et à leur apprendre comment fabriquer des postes de lavage de mains et des pièges à mouches. Elle me montre le livre qu’elle utilise pour enseigner. Pour elle, c’est grâce à ce livre et à sa formation en leadership qu’elle n’éprouve aucune difficulté pour enseigner.

Mais je me demande, combien d’adultes se laissent instruire par une enfant de 17 ans ? En fait, ils écoutent attentivement Rouguiyatou. D’une part en raison de sa personnalité – un de ses amis m’a dit que Rouguiyatou est quelqu’un dont on apprécie la compagnie– et d’autre part parce que Rouguiyatou considère que c’est très important d’expliquer aux gens pourquoi on doit se laver les mains avec du savon, pourquoi il faut faire bouillir l’eau qu’on utilise pour cuisiner et pourquoi il faut se débarrasser des eaux stagnantes servant de lieu de reproduction des moustiques. Et après avoir expliqué pourquoi, elle montre comment faire. C’est aussi très important pour elle de me faire comprendre que c’est parce que les gens ont acquis ces habitudes que les cas de diarrhée et de paludisme ont baissé.* 

Parce que je suis curieux, je lui demande de me montrer comment fabriquer un de ces postes de lavage de mains que l’on trouve un peu partout dans son village. Bien sûr me dit-elle. Il nous suffit juste d’avoir une bouteille vide, et elle en trouve une. L’étape suivante est celle du couteau et de la ficelle. Rouguiyatou fait un trou dans la capsule de la bouteille à travers lequel elle fait passer la ficelle. Puis elle fait une incision sur le côté de la bouteille et la referme avecla capsule.Après cela c’est l’installation.Elle suspend la bouteille sur un bâton placé entre deux piquets dressés.C’est là que la ficelle entre encore en jeu. Rouguiyatou l’attache à un autre bâton qui reste au sol pour servir de levier. Avant que le postene soit prêt à l’utilisation, Rouguiyatou nettoie la bouteille avec de l’eau de javel puis la remplit de nouveau avec de l’eau.

 

Enfin vient la démonstration. Rouguiyatou prend le savon et commence à se laver les mains. Elle est tout à fait accomplie, telle une chirurgienne ou une sage-femme. Quand elle m’a dit que son ambition était de devenir sage-femme, je lui ai demandé pourquoi. La raison qu’elle m’a donnée est la même qui l’a poussée à devenir une éducatrice pour ses pairs : aider les autres. Elle se souvient comment, quand sa petite sœur est née, elle aimait aider à prendre soin d’elle quand ses parents étaient aux champs. Rouguiyatou est ce genre de personne : le genre qui s’oublie pour permettre à sa famille, à ses amis et à son village de rester en bonne santé.

Tout ce dont j’ai envie, c’est de la remercier et de lui serrer la main.

 

*L’élimination des eaux stagnantes est une des raisons pour lesquelles la prévalence du paludisme chez les enfants de moins de 5 ans a baissé, passant de 13% en 2010 à 6% l’année dernière.