A travers le théâtre, les enfants sensibilisent les adultes

Admin
Jeudi 8 juin 2017 - 11:52

Si Toubagno s’est levée très tôt ce dimanche, ce n’est certainement pas pour aller à l’école. Cette fille de 18 ans est élève en classe de 3e au  CEM de Dabo. Aujourd’hui, Toubagno est toute excitée à l’idée de retrouver ses camarades durant cette fête. Il s’agit d'une fête organisée en l’honneur des enfants de l’ADP DABO. Ce qui la motive davantage c’est la prestation  qu’elle doit faire avec les autres membres de la troupe théâtrale  qu’elle fréquente depuis bientôt deux (2) ans. D’où peut venir une telle motivation, un tel engagement de la part de Toubagno ?

Les enfants entrain de danser lors de la fête

La zone de Kolda présente la particularité de disposer d’un taux élevé de mariages forcés. Le constat général fait par les acteurs de la protection des droits de l’enfant reste le même. Beaucoup de jeunes filles sont données en mariage à bas âge par des parents qui ne se soucient pas trop de leur éducation. Selon un rapport du FNUAP (Fonds de Nations Unies pour la population, publié en 2012, « le Sénégal possède l’un des taux les plus élevés de prévalence du mariage des enfants dans le monde. C’est dans la région de Kolda que la prévalence est la plus élevée, avec 68% ». Ce qui pousse  mademoiselle Seynabou Baldé à alerter les autorités en ces termes : « Monsieur le Préfet, nous, enfants de la région, sollicitons auprès de votre haute autorité, la mise en œuvre des mesures efficaces pour la dénonciation des mariages d’enfants et l’application effective de la loi contre ce phénomène. Nous savons que nous pouvons compter sur votre engagement sans faille pour la protection de l’enfant ». (Extrait lecture du mémorandum remis aux autorités de Kolda, à l’occasion des 40 ans de SOS village au Sénégal, décembre 2016). 

Cette pratique n’est pas sans conséquences sur l’épanouissement de la fille. Le mariage forcé a un impact négatif sur l’éducation des filles. Monsieur Bouna Koita, Maire de Dialambéré, note justement à ce propos : « les mariages d'enfants causent beaucoup de tort aux jeunes filles. Nous remarquons dans nos différents villages qu’à cause de cette pratique, les filles quittent l’école très tôt. Cela ne milite pas en faveur de l’insertion socioprofessionnelle des filles qui, pour la plupart du temps, restent des femmes au foyer, ayant pour taches la gestion du ménage, les travaux domestiques et l’éducation des enfants».

Le théâtre, à l’instar de la musique, apparait comme un moyen important de véhiculer des messages mais surtout d’attirer l’attention de la cible. C’est un vecteur de mobilisation des populations et de sensibilisation. Mamoudou Baldé, Facilitateur de développement communautaire et encadreur de la troupe considère le théâtre comme un canal incontournable de plaidoyer dans la zone. Selon lui, « à travers le théâtre on parvient à joindre l’utile à l’agréable ; nous faisons rire les spectateurs tout en passant des messages. C’est dans ce cadre que nous avons choisi, pour cette fête des enfants, de présenter une pièce qui parle du thème des mariages précoces. Par ce moyen de sensibilisation, les enfants parlent directement aux adultes et sans gêne ».

La pièce de théâtre présentée au public relate l’histoire d’une jeune fille en classe de 3e  qui vient de passer avec succès son examen. Très ambitieuse, la fille pense déjà à intégrer le lycée pour poursuivre ses études. Malheureusement pour elle, son père a déjà décidé de la donner en mariage. La maman de la fille, Toubagno, marque son désaccord par rapport à la décision du père qui, malgré tout, reste insensible aux supplications de la fille et de sa mère. Après concertation avec les amies de la fille, la décision est prise d’alerter le service de protection de l’enfance. Une menace de saisir la gendarmerie pèse aussi sur le père. Face à cette forte pression, le père revient sur sa décision. Finalement la fille ne sera pas donnée en mariage.

Prestation de la troupe de théâtre 

Le public apprécie la prestation de ces jeunes. Les spectateurs apportent un jugement par rapport à l’attitude du père. A l’unanimité, les différents intervenants tirent à boulée rouge sur le père. C’est dire que le message est bien passé au sein de l’assistance. Le changement de décision du père soulage toute l’assistance qui a de la sympathie pour la jeune fille.

Toute joyeuse à la fin de la présentation, Toubagno  remercie World vision qui a permis aux jeunes de s’exprimer devant les adultes. Cette pièce est pour elle très intéressante parce qu’elle touche un problème social qui apparait comme une menace qui pèse sur chaque fille, de quelque localité qu’elle provienne.

Toubagno Baldé : « donner sa fille en mariage à bas âge c’est faire du mal à son enfant. »

De tels espaces de participation des enfants sont à multiplier afin de permettre aux enfants de dénoncer les difficultés liées à leur existence. Travaillons à aider les enfants à ne pas passer sous silence les maux que leur infligent les adultes.

Crédits Photos: Amar Diaw