Réduire les grossesses précoces, un travail interconfessionnel

Selon les normes traditionnelles sénégalaises, le fait qu’une fille tombe enceinte avant le mariage est considéré par les parents comme un échec. La honte et la frustration qui résultent d'une telle situation ne sont pas aisément oubliées au sein de la communauté. L'éducation d'une telle fille a toujours un résultat douloureux, sapant les perspectives d'avenir d'un tel enfant. Pour les 14 villages des districts de Fimela et de Tattaguine, les grossesses précoces ont connu une augmentation au cours de ces dernières années, et les tentatives pour y mettre un terme ou les réduire ont échoué. Au collège de Loul Sessene par exemple, 14 grossesses ont été signalées en 2015, provoquant un sentiment de panique dans les communautés relevant du périmètre scolaire du collège. Chaque effort, et notamment le recours à des mesures de contrôle traditionnelles pour remédier à la situation, a échoué, augmentant l'anxiété des parents.  Jackline Siga Diouf, présidente du groupe de travailleurs de la santé communautaires de Badien nu Gor, de la région de Ngohé Ndoffongor, fait observer que « quand une fille tombait enceinte, les parents se trouvaient en situation de crise profonde ».

L'année dernière, 14 grossesses ont été signalées au collège de Loul Sessense sur une période donnée ; la même période cette année n'a vu le signalement que de deux grossesses précoces. C'est la nouvelle tendance observée dans les régions de Tattaguine et Fimela depuis le début de l'EF 16. La réduction remarquable est liée à l'intervention de la coopération interconfessionnelle entre chrétiens et musulmans, une intervention facilitée par le projet de Renforcement du témoignage chrétien au Sénégal (ATCS) de WV Sénégal. L'un des objectifs du projet d’ATCS était de convaincre les chefs religieux, en tant que gardiens de la communauté, d'ouvrir une nouvelle voie de participation aux défis sociétaux et d'amplifier les messages de changement positifs par leur interaction constante au sein des communautés.

Trente chefs religieux de la région de Tattaguine et de Fimela, dont des pasteurs, des imams et des prêtres, ont été mobilisés pour participer à des comités organisés en fonction de la proximité géographique, afin d'œuvrer en faveur de la cause des enfants. Les domaines d'intervention de la coopération interreligieuse impliquaient tous les domaines du bien-être de l'enfant, notamment la déclaration des naissances et la promotion de traditions culturelles favorables au bien-être de l'enfant, tout en décourageant celles qui y faisaient entrave. La question des grossesses précoces était également incluse, avec des messages spécifiquement adaptés aux garçons et aux filles, aux parents et aux enseignants.

Un imam qui a pris part à l'intervention interreligieuse raconte : « C'est un programme unique en son genre. Il permet aux chefs religieux issus de différents horizons de travailler ensemble, et d'améliorer nos relations. Il nous a également permis de mieux réfléchir tous ensemble. Nous avons par exemple identifié certaines causes des grossesses précoces. Il s'agit de l’organisation régulière de bals (célébrations) par les enseignants, et de la négligence de la part de certains parents quant au contrôle de l'éducation de leurs enfants.  Ce forum, dédié à la réflexion en groupe, nous guide afin de pouvoir prendre des mesures plus appropriées. Lors de la tenue de la première réunion, la quasi-totalité des 30 chefs religieux était présente pour œuvrer en faveur de la cause 

de l'enfant dans la région de Tattaguine et de Fimela ». Madame Jackline Siga Diouf a indiqué que « L'implication des parents est plus importante en termes de recherche de solutions face à cette situation. L'acquisition des compétences de vie s'est nettement améliorée chez les filles depuis le début des sessions de sensibilisation ».

Cette intervention de la part des chefs spirituels a grandement soulagé les communautés de la zone du projet. Un enseignant du collège de Ngohé exprime les sentiments des 14 villages concernés lorsqu’il affirme ce qui suit : « Nombre sont ceux qui remercient les chefs religieux (pasteurs et imams) ainsi que World Vision pour l'aide qu'ils ont apporté quant à la question récurrente des grossesses précoces. En effet, leur réponse nous a aujourd'hui permis de parler d'un problème qui a toujours existé dans notre communauté. Nous l'avons dénoncé individuellement, mais depuis que nous avons commencé à parler des problèmes, nous avons découvert une opportunité de mener une réflexion collective. Il a été observé plusieurs changements du comportement des jeunes filles, qui sont de mieux en mieux informées des faits. Par le passé, plusieurs jeunes filles qui avaient eu des enfants avaient interrompu leurs études. Mais depuis, elles sont individuellement encouragées à les reprendre. Cela représente un soulagement pour la communauté ».

Bien qu'il soit encore trop tôt pour célébrer la permanence des succès des interventions interreligieuses portant sur les grossesses précoces, nous avons de bonnes raisons d'espérer que dans la région de Tattaguine et de Fimela, grâce à l'implication constante des chefs religieux et la coopération de toutes les parties prenantes, les grossesses précoces sont désormais en voie de déclin.   

Auteur: Jean de Dieu N'Gouala, Coordonnateur du projet Foi et Développement

Photos: Jean de Dieu N'Gouala et Delphine Rouiller